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le grand plongeon

texte à 4 mains—





Avertissement typographique : nous avons parfois notre façon bien-à-nous d'écrire le français, pour en savoir+ voir ici.



Le trauma de la piscine scolaire – Par Alf

Lorsque j'étais enfant, aller à la piscine avec l'école était pour moi un calvaire.

Autant je pouvais apprécier y aller en famille (je me souviens avec bonheur des pique-niques dans l'herbe de la piscine ouverte), autant y aller dans le cadre scolaire était source de stress.

De mémoire, la journée piscine n'arrivait pas à jour fixe. C'était un jour par semaine, mais elle pouvait arriver n'importe quel jour, alors je m'habillais avec un maillot de bain (au lieu d'un slip en coton) dès le lundi, pour être certain de ne pas être pris au dépourvu et pour ne pas devoir me changer dans les vestiaires et devant les autres.

Je me souviens qu'en primaire, dès le lundi, je commençais à stresser jusqu'au jour où, enfin, je pouvais souffler car la sortie piscine était passée.

L'autre source de stress, c'est que je ne savais pas nager. J'habitais avant en bord de mer, où l'on n'apprend pas à nager et j'ai déménagé dans une grande ville. On m'a fait porter des brassards-bouées et, comble de l'humiliation, on m'a fait aller dans le petit bain avec les tout petits.

Aujourd'hui encore, je m'en souviens.
Aujourd'hui encore, je n'aime pas la piscine et ses odeurs de javel, la sensation d'ultra fragilité lorsqu'on entre/sort des vestiaires, la peur de glisser et de se faire mal, la comparaison des corps, la douche froide.
Aujourd'hui encore, je rechigne à me baigner, surtout devant d'autres gens et je déteste toujours les douches.



Le grand toboggan – Par Lou

Puis il y avait le grand toboggan et le grand plongeoir. De nature assez craintive en général, pour affronter les situations que je redoute, il me faut longtemps observer de loin, faire des tentatives en dehors du regard et du jugement des autres.

Je ne suis pas du genre à sauter direct dans l’eau. J’y vais plutôt doucement et je déteste qu’on m’y précipite. Mais j’ai toujours admiré celles et ceux qui sautaient du grand plongeoir sans réfléchir, celles et ceux qui ne cessaient de faire des aller-retours dans le grand toboggan. Je les admirais mais je les redoutais, car c’étaient les mêmes qui s'impatientaient derrière, criant face à la lenteur des autres ou, pire, se lançant rapidement derrière les enfants les +lents.

J’ai toujours admiré celles ou ceux qui s’y jettaient sans réfléchir. Tellement que parfois je m’y jettais aussi, feignant ou pas, de l’assurance. C’est ainsi que je me suis retrouvée, un jour, couverte de bleus après un plongeon maladroit depuis un grand rocher.



En réalité le sexe nous fait peur

Ces vécus autour de la piscine nous sont très personnels. Mais de même qu'on ne nous a pas appris à nager (ou tardivement et pas dans un climat de confiance), de même on ne nous a pas appris la sexualité.

Comme beaucoup, on a dû se débrouiller tant bien que mal avec le peu d'infos que l’on pouvait glaner… à la télé, au ciné, dans le porno…

« La sexualité est le sujet dont on ne parle pas. Les mots sont là pourtant, dans les journaux, à la télé, dans les soirées entre ami·e·s, mais souvent ce sont des mots qui masquent, cachent et passent sous silence toute parole complexe et singulière. Il n’y a pas de cours d’éducation sexuelle, il n’y a pas eu de révolution sexuelle. ».
Martin Page, préface à Jouissance Club (Jüne Plã, Marabout, 2020)

Alors faute de vrai partage d'expériences, et avec pour seuls modèles le jeu de la performance, la seule chose que nous savons faire c'est sauter dans le vide. Comme jadis les +vaillant·es sautaient du haut du grand plongeoir. Et nous les admirions pour leur courage.

Le résultat on le connaît, c'est juste catastrophique. Harcèlement à l'école, non respect du consentement, vies gâchées, troubles sexo-affectifs. Non, le sexe n'est pas une chose magique. Comme pour tout, il y faut de l'empathie, de l'écoute, de la communication.

Et ce n'est pas les injonctions multiples et contradictoires que l'on reçoit du monde dans lequel on vit qui nous aident à ça : il faudrait avoir plein de relation sexuelles, qu'elles soient toujours+ performantes, mais tout ça sans perdre la "magie du sexe" : celle qui fait que l'on se comprend sans se parler.

En réalité, le sexe nous fait peur. Nous ne savons pas en parler. Nous ne savons pas le pratiquer. Il faudrait tout réapprendre. Repartir de zéro, ou presque.



En réalité nous avons encore+ peur des relations affectives

Et c'est la même chose pour les relations affectives. Qu'il s'agisse de notre toute première relation ou de notre x.ième, qu'il s'agisse d'une relation monogame en tout point conventionnelle ou d'une relation qui tente d'innover (libertinage, amour libre, polyamour…), on se jette en relation comme on se jette dans le sexe, comme on se jetait jadis (ou comme on enviait celles et ceux qui se jetaient jadis) du haut du grand plongeoir.

Nous-même, quand on a découvert la non-exclusivité*, on s'y est jeté à corps perdus. Pensant avoir trouvé notre nouvel Eldorado, alors que, sans le savoir, nous étions partis pour des années de galère, à faire du mal à d'autres et à se faire du mal à nous-même.

Aujourd'hui on galère encore, mais on a quand même un peu appris à manier le compas et la boussole dans ce nouveau territoire. Alors on se demande : n'y avait-il pas vraiment d'autres manières de faire ? N'était-il pas possible d'y aller pas-à-pas ?

Là aussi ne nous faut-il pas tout réapprendre ?



Quitter le plongeoir – Par Alf

Moi aussi j'ai toujours été un peu envieux de celles et ceux qui sont cap' de sauter du haut du grand plongeoir, du haut d'un gros rocher, ou même juste… se déshabiller et plonger direct dans l'eau. J'étais envieux et en même temps je les ai toujours trouvé un peu crâneurs.

Moi, j'entre toujours pas à pas dans l'eau —encore aujourd'hui—, en me mouillant lentement, en frémissant à chaque passage sensible (le bas-ventre et la poitrine par exemple : le sexe et le cœur), en détestant ceux qui me charrient ou pire qui jouent à m'éclabousser.

Même encore aujourd'hui, j'ai peur d'entrer dans l'eau. Et clairement je refuse de me jeter à l'eau. Pour peu que je sente un environnement non-affectivement-sécurisant, il est probable que je ne me baigne pas. Trop d'enjeux, trop de souvenirs se mêlent.




Alors pourquoi ne sommes-nous pas capables, ou n'avons-nous pas été capables, avec le sexe ou les relations, de faire la même chose : y aller pas à pas ?

Nous avons le sentiment que l'on se jette à l'eau dans le sexe et dans les relations affectives, car nous ne voulons pas avoir peur ou que nous ne voulons pas souffrir, ou encore car on ne veux pas montrer que l'on ne sait pas faire.

Mais là ça ne concerne plu seulement une personne, mais deux personnes qui interagissent (voire+ !). C'est comme agripper quelqu'un·e et sauter du haut de la falaise avec (sans parachute évidemment).
Et même pas en espérant que la chute soit pas-trop-violente, mais en espérant, en croyant dur comme fer, que le vol sera magnifique, que cette fois-ci ce sera enfin le bon plongeon… dans le vide.

On se jette dans le couple monogame, on se jette dans le mariage ou dans le concubinage et quand ça ne fonctionne plu, on se jette dans le libertinage ou le polyamour, mais encore et toujours on se jette à l'eau.

Comme si, avant même d'entamer quoi-que-ce-soit, on se jette soi-même, on s'oublie soi-même, on ne prend soin ni de soi ni des autres.








Peut-on encore changer la donne ?
Apprendre à ralentir.
Apprendre à communiquer, à se parler.
Apprendre à se raconter.
Y aller lentement. Prendre le temps d'expérimenter.
Ne pas fuir la jalousie par exemple, mais apprendre à l'apprivoiser, à ne plu en avoir peur.

Partir de nos faiblesses, plutôt que de notre prétention à la pseudo-perfection qui s'étale sur nos écrans.

Reconnaître qu'on ne sait pas nager. Et se chercher des complices qui reconnaissent qu'ils/elles ne savent pas nager non plu.



Ensemble il y a peut-être des choses à faire. C’est en tout cas ce qu’on aimerait essayer ici dans cet espace dans lequel on va désormais naviguer et auquel on vous invite également. Que tu sois un·e habitué·e des plongeoirs, ou que tu ne saches pas nager, tu peux nous rejoindre au bord de l’eau pour réfléchir à nos relations affectives...



Lou & Alf, janvier 2021.


(Texte de démarrage du blog)